Le rapport complexe des femmes à la nourriture : décryptage de Lauren Malka

Le rapport complexe des femmes à la nourriture : décryptage de Lauren Malka

ENTRETIEN - La journaliste explore dans son ouvrage Mangeuses, histoire de celles qui dévorent, savourent ou se privent à l'excès le rapport souvent conflictuel entre les femmes et la nourriture, mettant en lumière la diabolisation de leur gourmandise à travers les âges.

Qui a donc perturbé l’appétit des femmes ? Pourquoi pour beaucoup d’entre elles, manger semble être accompagné de culpabilité ? Lauren Malka s’interroge sur ces préoccupations. En s’appuyant sur ses expériences personnelles et sur les témoignages de nombreuses femmes, elle met en lumière des comportements alimentaires souvent envahissants. Si les troubles alimentaires sont généralement liés au diktat de la minceur des années 1970, Malka pense que les racines de cette problématique s'ancrent beaucoup plus tôt dans l'histoire. Dans son ouvrage, elle explore à travers le temps et la littérature, prouvant que le lien entre les femmes et la nourriture est vicié depuis des siècles.

Madame Figaro.- Vous montrez que la gourmandise féminine a toujours été diabolisée. Depuis quand ce phénomène existe-t-il ?
Lauren Malka.- Cela remonte aux figures fondamentales de notre histoire, comme Eve et Pandore. Eve consomme la pomme par gourmandise, entraînant ainsi le désastre. Au Moyen-Âge, un débat théologique établit que la femme est plus encline à la gourmandise, et donc à un péché susceptible de la mener à d'autres fautes. Quant à Pandore, dépeinte comme belle mais avide, elle incarne le mélange de gourmandise et de luxure. Le message est clair : céder à la tentation alimentaire pourrait détourner les femmes de leur rôle essentiel dans la société. Cette diabolisation s’observe à travers les âges.

Cela signifie quoi exactement ?
Au Moyen-Âge, des prêtres interrogeaient les couples sur les habitudes alimentaires des femmes, croyant que celles-ci pouvaient révéler leurs pires instincts. Historiquement, la féminité est souvent cantonnée à la gloutonnerie. Dans l’Antiquité, les femmes grecques étaient exclues des banquets, symboles de la sphère publique. Avec l’émergence de la gastronomie au XIXe siècle, les hommes se sont appropriés une science culinaire, laissant les femmes à une voracité perçue comme primitive et animale.

Tout au long de l'histoire, les femmes sont éloignées de tout ce qui peut anoblir l'acte même de manger, et cantonnées à la gloutonnerie.

Les femmes sont-elles destinées à souffrir de leur gourmandise ?
Des recherches montrent que dès l’âge de trois ans, les filles sont encouragées à réprimer leur goût, tandis que les garçons sont invités à explorer des saveurs variées. La littérature enfantine, comme Les Malheurs de Sophie, illustre ce phénomène. Des études indiquent également que les mères consacrent plus de temps à allaiter les garçons qu’aux filles, véhiculant l’idée que les filles doivent apprendre à composer avec la frustration.

Il faut être mince mais aussi grosse au niveau des zones les plus sexualisées en signe de disponibilité aux fonctions premières que seraient la sexualité et la maternité.

Le diktat de la minceur a-t-il toujours été présent ?
Oui, aussi bien pour les hommes que pour les femmes. Dans l'Antiquité, la minceur est considérée comme un signe de vertu. Pourtant, les femmes se confrontent à un standard supplémentaire : être minces tout en conservant des formes jugées attractives. Ce besoin de conformité les incite à recourir à des régimes alimentaires restrictifs, comme ce fut le cas chez les femmes du XVIe siècle, qui se limitaient à des jus de vinaigre ou de citron.

Vous soutenez que la quête de minceur a été perçue comme une revendication féministe...
Au début du XXe siècle, les femmes aspirent à une silhouette élancée pour échapper à une féminité passive. Ce changement coïncide avec leur entrée massive dans le monde professionnel. Leur corps devient alors un symbole d’émancipation et un rejet des normes antérieures associées à la dépendance sexuelle.

Comment cette quête émancipatrice a-t-elle évolué en tyrannie de la maigreur ?
Susan Faludi évoque le backlash, un retour en arrière concernant les droits des femmes après chaque avancée. Ainsi, à mesure que les femmes revendiquent une minceur émancipatrice, le capitalisme en fait une injonction, transformant le désir de minceur en une souffrance codifiée, avec l'apparition d'un marketing ciblé autour des régimes et du fitness.

Vous présentez l'idée que les troubles alimentaires pourraient être une forme de résistance des femmes. Qu'en pensez-vous ?
Mon enquête débute et se termine par l'évocation de ces troubles, car je pense qu'ils sont liés au mécontentement face à une société qui voit les femmes comme de simples objets de plaisir. J'ai découvert chez Michel Foucault l'idée de « résistance politique discrète » : les anorexiques et boulimiques se coupent de la chaîne alimentaire, se retranchant de la féminité en altérant leur corps. En agissant sur leur alimentation, ces femmes affirment une forme de contestation de leur condition.

L’inquiétude alimentaire n'est pas liée à notre nature mais à une série de constructions socio-historiques reposant sur des fantasmes et des soupçons qui remontent à plusieurs siècles.

En fin de compte, les femmes sont-elles toutes destinées à connaître l'inquiétude alimentaire ?
Non, mais il est vrai que beaucoup d'entre nous sont confrontées à cette préoccupation au cours de leur vie, de manière plus ou moins marquée. Cette inquiétude découle de constructions socio-historiques ancrées dans notre culture. Prendre conscience de ces dynamiques peut aider à établir un rapport plus apaisé avec la nourriture.

(1) Mangeuses, histoire de celles qui dévorent, savourent ou se privent à l'excès, publié le 6 octobre par les Éditions Les Pérégrines, 283 pages, 20 euros.

Lire aussi

Buddha Bowl
Le buddha bowl est la tendance culinaire à adopter : un plat complet, coloré et riche en vitamines. Apprenez à le préparer avec notre recette simple et délicieuse.
17h07
Crevettes à l'ail : une délice marine à préparer chez soi
Découvrez la recette facile et rapide des crevettes à l'ail, un plat marin savoureux à réaliser en quinze minutes. Idéal pour séduire vos invités.
16h09
Le gingembre, l'épice incontournable de votre cuisine
Plongez dans l'univers du gingembre, une épice polyvalente qui rehausse vos plats et boissons avec ses saveurs uniques.
15h18
Des mini-croques à savourer : le duo parfait pour vos apéros
Régalez-vous avec notre délicieuse recette de mini-croques, parfaite pour vos apéros. Facile et rapide à préparer.
14h39
Découvrez une recette minceur pétillante avec des pois chiches
Préparez un délicieux repas léger avec cette recette de pois chiches. Nutritif, rapide et plein de saveurs, parfait pour un déjeuner équilibré.
14h00
Huîtres : ce que vous devez savoir avant de déguster
Plongez dans notre article pour tout savoir sur la sécurité des huîtres et s'inquiéter à juste titre.
13h27